Chronique

La grève générale des 8 jours 28 janvier - 4 février 1957

Publié par Amar Belkhodja le 02-01-2014, 15h30 | 660
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 Durant toute une semaine,  matin et soir, jour et nuit confondus, la détermination inébranlable des femmes et des hommes, a résisté au temps. Elle a vaincu le fer et le sang, le feu et l’éclair. Elle a brisé toutes les forces dressées contre elle. Invincible, elle a scellé l’unité en renforçant plus que jamais toutes les forces éprises de liberté, sans distinction d’ordre social et culturel, voire philosophique.

A la veille de la grève générale décrétée par le CCE (Comité de coordination et d’exécution) du 28 janvier au 4 février 1957, l’UGTA en est à son cinquième secrétariat. Lacoste, Massu et ses parachutistes sont convaincus, d’ailleurs depuis le coup de filet de mai 1956, que l’UGTA est en collusion avec  le FLN. 

Le colonel Godard qui s’attache à réunir le maximum de preuves contre la centrale syndicale et ses cadres, poursuit la chasse aux syndicalistes et ne s’inquiète plus des réactions du mouvement ouvrier mondial et des protestations assidues de la CISL.

Les Algériens poursuivent le combat. Une démonstration de force est infligée aux «forces de l’ordre» par une grève générale qui sera observée du 28 janvier au 4 février 1957 partout dans le pays et dans l’ensemble des secteurs. Bien sûr, l’UGTA joue dans cette action un rôle de premier ordre en appliquant les orientations et les consignes du CCE issu du congrès de la Soummam du 20 août 1956.
     Une action qui vise deux points essentiels :

1.- que le peuple algérien est mobilisé derrière le FLN et qu’il applique ses directives et ses mots d’ordre.
2.- que l’écho de cette grève résonne dans les salles de délibérations de l’ONU dans une session  sur le point d’être tenue. (Le FLN a choisi justement de faire coïncider l’organisation de la grève avec la date d’ouverture de cette session).

     Le communiqué du CCE est rédigé comme suit :
« Le Comité de coordination et d’exécution du FLN communique :
« Grève générale de huit jours sur l’ensemble du territoire national algérien.
«A l’occasion du débat à l’ONU sur la question algérienne, il est indispensable que le peuple algérien unanime fasse une démonstration complète de sa volonté de liberté et d’indépendance.
« Cette manifestation doit se traduire principalement par UNE GREVE GENERALE DE HUIT JOURS sur toute l’étendue du territoire national, avec  la participation active de toutes les couches sociales, sans exception.      
« Le peuple algérien devra :

« Montrer d’une façon encore plus décisive l’adhésion totale qu’il manifeste au Front de Libération nationale, son unique et authentique représentant :
« Donner par cette démonstration une autorité incontestable à nos délégués à l’ONU afin de convaincre les rares diplomates de certains pays étrangers (sic), encore hésitants ou ayant des illusions sur la « politique libérale » de la France.

« La grève générale sera la première et véritable répétition de la nécessaire expérience pour l’INSURRECTIONN GENERALE ». (Résistance algérienne n° 17 du 1er janvier 1957 - Edition B).
    Les membres du CCE (Abane Ramdane, Mohamed-Larbi Ben M’hidi, Benyoucef benkhedda, Saad Dahlab et Krim Belkacem) préparent l’événement avec minutie, avec une précision d’horloge pour garantir le succès d’une opération de masse sur toute l’étendue du pays. Des tracts et des directives annoncent la grève un mois avant son déclenchement et dont la date ne sera communiquée qu’en dernière minute.

     Au bout de quelques jours, les consignes sont propagées.

Psychologiquement, tous les Algériens sont préparés à ce grand événement qui va d’ailleurs constituer une importante étape dans la conduite et la poursuite de la guerre d’indépendance. Côté français, Massu et ses parachutistes se préparent eux aussi à briser la grève. Ils ruminent dans leur Q.G.

sur les moyens qu’il faut mettre en mouvement pour faire échec aux mots d’ordre du FLN. Ils retroussent leurs manches - les parachutistes ont toujours les manches de leurs chemises retroussées - pour casser la grève. Depuis le vote des pouvoirs spéciaux en mars 1956, l’armée française jouit de tous les pouvoirs. Puisque personne n’osera la contrôler, elle va user et abuser de ces pouvoirs.

Côté politique français, on baisse les yeux et on laisse faire…avec cet espoir qu’en Algérie on va laver l’affront subi à Dien-Bien-Phû. Côté algérien, la tâche est ardue. Il faut contrôler tout. Prévoir tout. Abane Ramdane et ses compagnons œuvrent sans relâche, donnent des consignes, coordonnent toutes les actions.

Des comités de grève composés de 3 à 4 membres sont installés au niveau de chaque wilaya avec des sous-comités dans chaque zone, dans chaque région, dans chaque ville et dans chaque quartier. L’UGTA apparaît sur scène avec des «comités ouvriers de grève», désignés au sein de presque l’ensemble des corporations, du moins au niveau des plus importantes :

dockers, transports, radio-diffusion, PTTY, services municipaux, halles et abattoirs, enseignement, santé…Mot d’ordre est donné pour que la grève ne se limite pas uniquement au mouvement ouvrier - le plus important - mais doit toucher également les commerçants, les professions libérales, les étudiants, les hommes du culte, les groupements sportifs et de jeunesse.

Somme toute, une grève générale au sens propre du mot. La population fut invitée à stocker des provisions nécessaires pour la durée de la grève. Les comités de grève furent autorisés à assister financièrement, sur les crédits du FLN, les familles nécessiteuses ; celles qui n’ont pas les moyens de pourvoir à un ravitaillement de huit jours.

 L’UGCA  présente sur le terrain

     Côté commerçants, la mission est confiée à l’UGCA (Union générale des commerçants algériens) qui, dès sa création, s’est elle aussi attirée les foudres de Robert Lacoste. L’UGCA est une association des commerçants, d’industriels et d’artisans. Globalement, elle est composée de petits commerçants intégrés intimement au monde ouvrier. L’industrie, en Algérie, ou plutôt la transformation industrielle est entre les mains des colons. Les Algériens ne sont guère compétitifs dans ce domaine.

Le colonialisme français n’a pas été conçu pour enrichir les Algériens mais pour les appauvrir. Les quelques industriels qui ont pu conquérir un rang appréciable se comptaient sur les doigts de la main. La répression de la grève de 1957 va donc s’abattre sur une nuée de boutiques dont les propriétaires vivotaient parmi la grande masse de travailleurs, de saisonniers et de chômeurs.

     L’UGCA prend naissance à Alger le 14 septembre 1956 avec comme premier président Abbas Turki. Le congrès constitutif est convaincu toutefois «que les nombreuses perspectives d’un avenir radieux sont conditionnées, dans l’immédiat, par la fin rapide d’une guerre inhumaine qui ravage notre pays, proclame que la voix de la raison et de la sagesse se traduit dans cette vérité aujourd’hui évidente ; la négociation pour ‘un cessez-le-feu’ en Algérie doit être discutée uniquement avec le FLN représentant authentique et exclusif du peuple algérien». (Résistance algérienne n° 18 - Edition B - 10 janvier 1957).

     L’UGCA signifia ans ambages son engagement avec le FLN, souhaitant que les Français discutent avec lui en sa qualité de «représentant authentique et exclusif» du peuple algérien. Un tel défi n’est pas du goût de Robert Lacoste. D’abord, il manoeuvra pour  faire passer sous silence le congrès constitutif de cette association. La presse, absente volontaire, ne donne aucune information sur l’événement.

L’UGCA revient à la charge en invitant à sa conférence du 27 octobre 1956 la presse française et étrangère. Tout ceci importune l’administration française. Ce ne sont pas les journalistes qui se présentent au Grand Hôtel d’Alger mais c’est la police qui fait une descente :

«Là aussi, les sbires colonialistes veillaient. Sur arrêté d’interdiction du préfet, ils se ruèrent en trombe sur la conférence, la dispersèrent brutalement, saisirent les documents, s’emparèrent de ses membres qu’ils menèrent devant ‘leur justice’». (Résistance algérienne n° 18 - Edition B - 10 janvier 1957).

     L’UGCA, malgré ces coups de force, rebondit. Elle est plus que présente à la grève générale du 1er novembre  1956. Coup pour coup, plusieurs magasins ont fermés par l’administration. Les rounds reprennent. L’UGCA n’est pas affaiblie pour jeter l’éponge.

Elle ordonna une autre grève le 29 novembre 1956 en guise de protestation contre les sanctions de fermeture à l’encontre des commerçants grévistes. Alors, l’ancien syndicaliste, devenu Résidant général, Robert Lacoste, qui fait semblant de ne plus entendre les cliquetis de la guillotine à Serkadji, partisan des manières fortes, envoie manu militari dix dirigeants de l’UGCA au camp de Berrouaguia.

     Voilà un peu l’atmosphère dans laquelle est née l’UGCA. Comme il le fit pour l’UGTA, Lacoste tente de la neutraliser. La grève des 8 jours va lui démontrer tout à fait le contraire. Les deux organisations sont au rendez-vous avec l’histoire.      

       Côté armée française, le général Jacques Massu, qui ne connaît pas encore le premier jour du déclenchement de la grève, passe aux menaces et annonce la  couleur. Son avertissement à l’adresse des commerçants est on ne peut plus clair. Il met en garde les commerçants grévistes que s’ils n’ouvrent pas leurs magasins, c’est à leurs risques et périls.

L’armée se chargera alors de les défoncer et s’il y a pillage, elle n’en est pas responsable. Un communiqué qui tout simplement veut dire que la répression est synonyme de mis à sac et de ruine des commerçants qui se hasarderaient à suivre à la lettre le mot d’ordre du FLN. Qu’à cela ne tienne.

Le peuple algérien est en ruine depuis 1830. Voici le billet du général Massu : «En cas de grève, tous les magasins seront ouverts. S’il le faut, les portes et les rideaux seront forcés pour permettre la libre entrée du public. Les commerçants sont prévenus que, s’ils sont absents une fois leurs magasins ouverts, la sécurité de leur marchandise ne sera pas garantie».

(Cité par Résistance algérienne n° 20 du 1er au 20 févier 1957 - Edition B). La réplique de Abbas Turki, secrétaire général de l’UGCA, est cinglante. Elle met en cause les abus de pouvoir, l’illégalité des ordres donnés à l’armée pour la destruction des biens et enfin  l’appel au pillage.

La protestation de l’UGCA est un véritable pamphlet jeté à la face de l’armée française dont officiers et subordonnés avaient sombré au plus bas de l’échelle pendant la guerre d’Algérie. La réponse de l’UGCA au général Massu fait toucher du doigt que l’armée française et les dirigeants de l’Etat français avaient perdu le sens de l’honneur...

La guerre d’Algérie qu’ils s’acharnent à faire prolonger va les entraîner à la perdre chaque jour davantage, persistant dans le meurtre et la torture à une vaste échelle. La littérature de l’UGCA  regorgeant de colère mais aussi d’enseignement, mérite que nous en donnions de très larges extraits. L’Ecole algérienne devra nécessairement s’en imprégner. «Nous prenons note de cet appel officiel au vandalisme.

La plus haute autorité militaire française en Algérie ne se contente pas de contester notre droit à la grève - manifestation pacifique de notre mécontentement - de plus, elle nous menace dans nos biens. Pis encore, elle lance pratiquement un appel aux pillards de toutes sortes en leur promettant implicitement l’impunité. L’opinion française et internationale sauront apprécier toute la portée de ces violations des libertés des plus élémentaires en Algérie».
 

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