Histoire

Massacres dans la Mitidja

Publié par Par Amar Belkhodja (*) le 03-02-2014, 16h29 | 1469
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Aprés les destructions, la dévastation et le pillage des biens, la Mitidja, les populations des environs immédiats d’Alger, seront soumis aux massacres les plus ignobles et les plus impitoyables. La ville de Blida est une cible, où les premiers massacres, à l’aube de la colonisation, y seront commis.

Blida, comme Alger, fit l’objet de précoces expéditions. Dès le 29 juin 1830, la ville subit les assauts les plus meurtriers qui se renouvellent d’un moment à un autre et, pendant l’héroïque et légendaire résistance de la célèbre tribu des Hadjout. Voici les bilans des expéditions militaires françaises, puissantes et supérieures en effectifs et  en arsenal de guerre. « Les maisons de campagne que nous trouvâmes abandonnées, furent en général pillées et dévastées ; celles de quels que consuls européens, dont les soldats ne connurent pas les pavillons, souffrirent comme les autres.

Quelques habitants, trouvés cachés dans les maisons et dans les haies, furent massacrés ; deux ou trois femmes furent même tuées par accident, d’autre  furent violées ; mais ce sont là les tristes accompagnements de toute guerre, même la plus juste ». Annales algériennes - T.I - p. 59).
La ville de Blida et sa région ne seront plus épargnées. Elles subissent des expéditions qui reviennent d’année en année. Un massacre et déjà commis en novembre 1830 : « L’ordre fut donné de tout détruire et de tout incendier dans cette direction, où se trouvent les plus jardins du pays. En ville, on fusillait, presque sous les yeux du général en chef, tout ce qui était pris les armes à la main. Cette boucherie, présidée par le plus grand prévôt, dura si longtemps, qu’à la fin, les soldats ne s’y prêtaient plus qu’avec une répugnance visible. Le général Clauzel crut, sans doute, intimider les Arabes par ces actes de rigueur qui n’étaient cependant pas dans ses habitudes mais il se préparait de sanglantes représailles.

Plusieurs habitants de Belida, hommes, femmes et enfants, s’étaient retirés dans une des premières gorges de l’Atlas. On leur envoya un parlementaire pour les inviter à rentrer chez eux. La plupart se rendirent, pour leur malheur, à cette invitation ». (Annales algériennes- T.I - p. 140).
C’est Mostefa Lacheraf qui évoque le drame des habitants de Blida :

« En novembre 1830, une expédition contre le bey de Médéa, par le général Clauzel, voulut forcer, sur son passage, les portes de Blida dont les habitants avaient refusé de laisser occuper leur ville. Devant les intentions guerrières du général Clauzel, la défense s’organisa et, comme nous l’apprend Camille Rousset, la ville ne tarda pas à être mise au pillage par les vainqueurs. « Tous les hommes armés, soit dans la ville, soit aux alentours, étaient amenés au grand prévôt et fusillés sans merci ».

(Cité par M. Lacheraf - p. 164).

Triste sort que celui des habitants de Blida qui aveint cru à l’ « aman » promis par les envahisseurs français. Ils quittèrent leur refuge pour s’enfoncer dans un drame épouvantable. Ils seront décimés sans pitié. « Blida, lorsque le général en chef la traversa, le 27 novembre (1830), était encombrée de cadavres, dont plusieurs étaient ceux de vieillards, de femmes, d’enfants et de juifs, gens tout à fait inoffensifs. Très-peu paraissaient avoir appartenu à des gens qui eussent eu la volonté ou le  pouvoir de se défendre. Après un si grand carnage, on ne trouva point ou presque point d’armes sur les vaincus ».  Annales algériennes - T. I - p. 150).

Le massacre subit par les habitants de cette ville se commet en deux épisodes très rapprochés. C’est le 27 novembre 1830 que Blida devient de nouveau le théâtre d’un plus grand désastre que dirige contre elle la colonne de Clauzel, de retour pour venger un détachement harcelé par les insurgés algériens. « Mais il fallut emporter d’assaut les maisons, les unes après les autres, poursuivre l’ennemi dans les cours, dans les ruelles, de terrasse en terrasse. C’est dans le tumulte de cette dernière crise que furent malheureusement enveloppés des vieillards, des femmes, des enfants ». (s’apitoie Camille Rousset, cité plus haut, cité par Lacheraf - p. 165).

Point de répit pour la ville. Le duc de Rovigo, le nouveau gouverneur général, s’attaque à tout : les mosquées, les biens, les hommes. Deux ans après les dévastations, les pillages et les massacres commis sous la bonne conduite de Clauzel à Blida et dans ses environs, c’est sous le règne de de Rovigo que « cette ville connaîtra de nouveau les rigueurs du régime militaire et le pillage organisé. Le gouverneur général « frappe d’une contribution de 200.000 piastres fortes les deux villes de Blida et de Koléa ». C’est parce que les habitants de Blida ne voulaient pas payer cete contribution que le duc de Rovigo fit occuper la ville et la livra à ses soldats ». (M.Lacheraf - p. 165).
     
Le massacre de la tribu des Aoufias

Après le massacre de la population de Blida, en 1830, alors qu’il fut établi, de par le contenu des comptes-rendus militaires, que les victimes - pour la plupart des vieillards, des femmes et des enfants - n’étaient pas porteurs d’armes ; victimes d’un parjure, puisqu’on promit l’ »aman » à cette population qui avait fui la ville justement pour se mettre à l’abri des représailles. Après cette extermination systématique, c’est autour de la tribu des Aoufias d’être complètement décimée, alors qu’elle campait aux alentours d’Alger, plus exactement aux abords de Maison -Carrée (Actuellement El Harrach).     

L’attaque se déroule dans la nuit du 6 au 7 avril 1832, contre « Les Aoufias, gens inoffensifs qui étaient  établis sur la rive gauche de l’oued (El Harrach). Conscients de leur faiblesse numérique et de leur pauvreté, ils ne peuvent provoquer ni les forces d’occupation ni les tribus avoisinantes. Ils préfèrent la paix avec tout le monde ». (Cité par Moulay Belhamissi dans son étude « Un tragédie aux portes d’Alger ». Un document qu’il a eu la gentillesse de m’en céder une copie, en m’accueillant, de son vivant, chez lui, avec beaucoup d’affabilité. (Note de l’auteur).

Nous remarquons, par ce qui précède, que le génocide a commencé très tôt en Algérie. En avril 1832, deux ans à peine après l’invasion française, les soldats du duc  de Rovigo, alors gouverneur général de l’Algérie, vont opérer à une expédition nocturne macabre. Surpris dans leur sommeil, tous les membres de la tribu des Aoufias (ou Ouffias), femmes et enfants compris, seront égorgés sans pitié. Cela s’est passé à Maison-Carrée où la tribu algérienne était stationnée.

Mais que s’est-il passé au juste pour infliger une punition collective sanglante contre une paisible tribu et contre laquelle aucun délit ne fut prouvé pour qu’il eût justifié un acte aussi barbare de la part de nouveaux conquérants.
Un certain Ferhat Ben Saïd Ben Bouakkaz, féodalité des Zibans, avait envoyé des émissaires de l’est algérien pour offrir ses services aux nouveaux venus. Certaines familles algériennes, appelées « grandes tentes », se souciaient peu  de leur appartenance à un sol et, la patrie, à cette époque, étaient malheureusement une notion vague.

Autrement dit, ces familles se comportaient comme des mercenaires en se mettant au service de n’importe quelle autorité qui s’établissait dans le pays. Après avoir « gouverné » aux côtés des turcs, les Bengana ou les Bouakkaz de Biskra, comme les Sid El Aribi, et les Ben Smaïl, les Kaddour Ben Mokhfi à l’ouest, (1) n’avaient pas hésité un seul instant à prêter allégeance aux débarqués de 1830,

(1)    Cette dernière ligue fut vaincue le 12 juillet 1834 par l’Emir Abdelkader. Ferhat Ben Saïd fut mis hors d’état de nuire et emprisonné à Tagdempt où il retrouve Sid El Aribi, lui aussi neutralisé par le jeune chef de la résistance, décidé à anéantir la féodalité dont les têtes de file s’étaient alliés très tôt aux envahisseurs français. Jusqu’à nos jours les descendants et affiliés à la confrérie de Sid El Aribi accusent l’Emir Abdelkader d’avoir empoisonné leur ancêtre alors qu’il avait péri de choléra. (Note de l’auteur).
C’est-à- dire au lendemain même que le dernier des Dey (Hussein) eut remis les clés de la ville d’Alger au général de Bourmont.

Un jeune chef, Abdelkader, est arrivé sur la scène pour repousser l’envahisseur et, en même temps, faire table rase de cette multitude de min-pouvoirs politiques et religieux locaux que se partageaient les chefs de « grandes tentes » et de confréries religieuses. Trop attachée à ses privilèges, cette féodalité, tant à l’est qu’à l’ouest, choisira le camp français pour se liguer contre le jeune chef de la résistance, également porteur d’un grand et ambitieux projet de création d’un véritable état national qui mettait au rebut tous les archaïsmes.

Revenons toutefois au drame des Aoufias. Aprés avoir traité avec les français, leur promettant par avance de fidèles services, les représentants de Ferhat Ben Saïd ben Bouakkaz entament le chemin du retour. (1) Aux alentours de Maison-Carrée, ils sont aussitôt détroussés de leurs biens (notamment le burnous rouge d’investiture) et abandonnés sans dommages physiques. Ils rebroussent chemin pour avertir l’autorité française de cette mésaventure qu’on pouvait mettre sur le compte d’un brigandage ordinaire que connaissent d’ailleurs toutes les sociétés. Ce n’est pas le cas. Il fallait, pour les français, de chercher et punir les coupables.

De Rovigo dépêchera, de nuit, ses troupes pour exterminer les Aoufias. Cette tuerie « formera dans l’histoire des peuples de notre région une page sanglante, et peu de personnes voudront croire que ce fait a eu lieu dans le XIXè siècle, époque de la liberté et de la civilisation européenne », souligne à l’époque Hamdane Khodja dans Le Miroir, notabilité de la ville d’Alger et témoin contemporain des événements et des premiers moments de l’invasion française.

Dans sn compte rendu au ministre de la guerre, dété du 9 avril 1832, le duc de Rovigo fait état du massacre : « A 9 heures du soir, j’ai fait monter à cheval tout ce que j’ai pu réunir de ma cavalerie au nombre de 285 chevaux commandés par le général Faudoas et le colonel Schauemburg, auxquels j’avais donné de bon guides. En arrivant à la Maison-Carrée, ils ont pris deux compagnies d’infanterie du bataillon qui s’y trouve et se sont dirigés sur la tribu de El-Ouffia qu’ils ont eu le bonheur d’entourer complètement (…) Tout ce qui a résisté a été passé au fil de l’épée (…) Il y a eu à peu près 60 arabes de tués ».  (Correspondance du duc de Rovigo - Gabril Esquer - T. I - pp. 397-398 - 1914).

(1)Selon Mostefa Lacheraf, Ferhat Ben Saïd se trouvait lui-même à la tête de la délégation : « Un féodal du sud-constantinois, Ferhat Ben Saïd Ben Bouokkaz, dont le pays n’avait pourtant pas encore vu les armes françaises, vint à Alger rendre visite aau gouverneur général et lui faire des avances. Chargés de présents par le duc de Rovigo, Ferhat et sa suite reprirent le chemin du retour quand ils furent attaqués et dépouillés sur le territoire de ces mêmes Ouffia ». (Algérie, nation et société - p. 162).

Ce bilan, avancé par le nouveau chef de la colonie (60 morts), paraît, en toute évidence, mensonger et fantaisiste. Une tribu algérienne est loin d’être composée uniquement que d’une soixantaine d’individus. Un effectif qui correspondrait plus réellement à un clan d’une même tribu (grand-père, fils et filles, petits fils, arrières petits fils, cousins…).

De même que la taille du cheptel des Aouffia, pillé et vendu par les massacreurs ; est en nette importance et dépasserait la consistance en patrimoine ovin, bovin et équin que possèderait une soixantaine de personnes. Mostefa Lacheraf note pour sa part que « La tribu des Auffia dans la Mitidja, coptait 12.000 membres à l’époque de sa disparition » (L’Algérie, nation et société - p. 57) ; sans citer toutefois la source, en soulignant à nouveau, dans un autres passage de son ouvrage : « L’un des premiers exploits du duc de Rovigo allait être l’extermination d’une collectivité entière de plusieurs milliers d’âmes, les Ouffia, dont le territoire s’étendait à l’est de Maison-Carrée » (p. 162).

Convenons qu’entre le chiffre de 60 morts qui figure dans les rapports militaires français et celui de 12.000 victimes avancé par M. Lacheraf, l’écart plus que manifestement large. Il est malaisé de sombrer dans « une comptabilité macabre ». Cependant, il faut également éviter aux historiens algériens d’être classés dans l’exagération ou encore de faire enclencher le doute sur le martyrologe algérien (45.000 morts en mai et juin 1945 et 1.500.000 morts pendant la guerre d’indépendance.

Doute mal-à-propos et malveillant qu’on décèle malheureusement chez certains algériens, enclins à manifester leur aversion contre les régimes politiques en place en  s’aventurant à porter atteinte à la mémoire des morts, soutenant l’éxagération dans les « bilans » et en oubliant assez souvent que l’essentiel dans l’observation et l’interprétation des faits et événements historiques, c’est principalement l’ampleur des massacres perpétrés par l’occupant étranger.

Par conséquent, de cause à effet, c’est cette ampleur qui, en toute légitimité, pour que l’on considère comme exagération dans les bilans des hécatombes, proposés par les officiels, historiens et journalistes algériens. L’ampleur été la barbarie, voici les deux aspects qu’il faut nécessairement retenir dans les massacres perpétrés par les agresseurs français contre les agressés algériens, pendant toute la durée de « la nuit coloniale », titre que nous empruntons à Ferhat Abbas qui manifeste - c’est le cas de le dire - sa réprobation  contre le mépris du colonisé par le colonisateur.

Toutefois, sans verser dans « l’exagération » et sans adopter les thèses mensongères véhiculées à travers le temps et les écrits coloniaux, nous somme obligés de recourir aux équations les plus simples. Et de par leurs résultats, elles nous permettent de traquer les mensonges d’Etat et remettre en cause les contre vérités et autres maquillages des vérités historiques que nous livre en toute abondance l’historiographie et les correspondances officielles coloniales.
La première démonstration, nous l’avions consignée, un peu plus haut, à travers la consistance supposée du cheptel qui avait procuré d’intéressants profits aux pillards des Aouffias. Ce ne sont donc pas les 10 chèvres et les 125 poules des 60 membres de la tribu qui auraient provoqué la cupidité des égorgeurs de la nuit du 6 avril 1832, dépêchés sur les lieux pour venger, dit-on, l’affront subi par les émissaires d’un auxiliaire précoce qui lance des signaux « d’amitités algéro-françaises » du sommet des Zibans.
Nous aurions été plus persuasifs si nous connaissions la valeur de la monnaie à cette époque pour apprécier la correspondance du produit financier au nombre de têtes de bétail vendues sur le marché et partagé entre les sbires de de Rovigo.

Un autre élément vient inciter à poser une deuxième équation.  Ce sont les effectifs militaires envoyés sur les lieux pour exterminer les Aouffias. Le duc de Rovigo informe son ministre de la guerre qu’il avait mobilisé pour la « besogne » une cavalerie de 285 chevaux, deux compagnies d’infanterie et des chasseurs auxiliaires.

Autrement dit 500 soldats environ, sinon plus, furent envoyés sur les lieux pour décimer  une tribu dont les membres sont supérieurs à une soixantaine d’individus, si l’on tient compte des effectifs réunis pour la cause. A raison d’un tueur par personne, cela nous amènerai à évaluer le nombre des massacrés à 400 ou 500 victimes, tous sexes et âges confondus. Ainsi nous sommes habilités de dire qu’entre les 60 victimes  avouées par le duc de  Rovigo et les 12.000 évoquées par Mostefa Lacheraf, il y aurait eu des centaines de personnes massacrées. Entre les « dizaines » et « les milliers, se placent des centaines d’êtres humains, bébés, femmes et enfants compris, assassinés. Un bilan, vis-à-vis de la raison et de la conscience humaine, effroyablement excessif.

.     Presque eux siècles  nous réparent de la tragédie des Aouffias. Mais l’histoire, de par son caractère d’imprescriptibilité, tel que le proclame Mostefa Lacheraf, ne doit pas cesser d’interpeller la conscience de la postérité des coupables d’un crime contre l’humanité, ainsi que la mémoire du peuple auquel appartiennent et les Aouffias, sur un drame qu’on n’a pas le droit d’oublier.     

Conforté par l’opération, le gouverneur général soutient que, de par sa terreur et sa cruauté, elle aura découragé les dissidents et plusieurs tribus lui avaient déclaré leur soumission. Les membres de la tribu des Aoufias furent surpris dans leur sommeil et n’avaient, par voie de conséquence, ni le temps ni les moyens de réagir ni de se défendre contre des sabreurs décidés de les exterminer parce que l’un des leurs aurait dérobé un burnous rouge offert comme présent à un futur auxiliaire.

« Aussitôt, le duc de Rovigo prit une de ces déterminations violentes que rien ne saurait justifier : il fit partir pendant la nuit quelques troupes qui tombèrent au point du jour sur les Ouffia et les égorgèrent sans que ces malheureux cherchassent à se défendre. Tout ce qui vivait fut voué à la mort, tout ce qui pouvait être pris fut enlevé ; on ne fit aucune distinction d’âge ni de sexe ». (Annales algériennes - T. I  - pp. 246-247).

     Le carnage et, bien sûr, suivi d’un pillage systématique. Le cheptel composé d’ovins, de bovins et de chevaux, est conduit et vendu à Alger. Le produit du butin, comme cela s’érigera en tradition, est partagé entre les officiers supérieurs de l’armée d’invasion, la troupe et les mercenaires. Sur le même marché, ont trouvait des bijoux encore accrochés aux poignets et aux oreilles que les égorgeurs avaient amputés à la hâte. Pour semer la terreur, certains soldats rentraient de cette triste expédition avec des têtes décapitées et accrochées au bout de leurs lances.

Comme le faisait le tristement célèbre Youssouf, innovateur lui aussi en la matière, puisqu’il se plaisait, au terme de chaque razzia, de rentrer, triomphant, dans les douars, en brandissant une tête de mort au bout de son sabre, en guise de trophée semeur de terreur. (1)

(1)    Le général Bugeaud fit exposer dans les rues de Miliana, en 1845,et ce, pendant trois jours, la tête de Mohamed Benallal, le valeureux khalifa de l’Emir Abdelkader, mort au combat à l’âge de 29 ans. Dans ce même contexte, Mohammed Harbi Raconte : « C’est à la cité « indigène » que je découvris les exploits de Si Zeghdoud, un marabout qui se réclamait de l’Emir Abdelkader et qui avait mené la vie dure aux troupes coloniales durant les premières décennies de la conquête. Il mourut au combat dans la nuit du 2 au 3 mars 1843. Sa tête fut exposée par l’armée française à Constantine, Skikda et El-Arrouch ». (Mohammed Harbi - Une vie debout - Mémoires politique 1943-1962 - T.I - pp. 65-66 - CasbahEditions - Alger - 2001). Beaucoup plus tard, pendant la guerre d’Algérie (1954-1962), l’armée française organisait des spectacles macabres en exposant, dans plusieurs villes et villages, des corps sans vie de membres de l’ALN ou du FLN, tués au combat ou carrément assassinés en détention. Ce fut d’ailleurs le cas du chanteur Ali Maachi et ses deux compagnons, assassinés par balles dans un camp de détention puis pendus aux platanes de la place publique de Tiaret le 8 juin 1958.  (Note de l’auteur).

     Toutefois, le plus déshonorant dans l’affaire des Aoufias, c’est que leur innocence dut amplement établie en ce sens que le fameux burnous rouge (1), dérobé aux émissaires de Ferhat Ben Saïd, fut retrouvé par une autre tribu et restitué aux autorités militaires françaises. Ce qui n’a pas d’ailleurs empêché le duc de Rovigo de faire comparaître le cheikh de la tribu décimée, Rabbia, en conseil de guerre : « Il fut traduit devant un conseil de guerre, jugé,  condamné et exécuté ; et cependant on avait déjà acquis la certitude que ce n’était pas les Ouffia qui avaient dépouillé les envoyés de Ferhat : mais acquitter le chef, c’était déclarer la peuplade innocente et condamner moralement celui qui en avait ordonné le massacre ; pour éviter cette conclusion logique, on condamna donc Rabbia ». Ceci est une confession d’Etienne Pellissier de Reynaud (Voir Annales algériennes - T.I - p.247).

Le drame des Aoufias n’est pas encore clos.  Il ne se termine pas avec la nuit sanglante du 6 au 7 avril 1832. Rabbiaa Ben Sidi Grahnen et l’un de ses compagnons, Bou Rachba, furent « épargnés » de la tuerie collective. Le duc de Rovigo leur organise un procès en règle. Ils comparaissent devant le conseil de guerre le 14 avril 1832 qui prononce à leur encontre le peine capitale. Ils sont exécutés le 17 avril de la même année, en public, à Bab-Azzoun (Alger). Leur décapitation  n’est pas pour autant l’épilogue du massacre des Aoufias pour un vol dont on les accusa à tort. Mais qu’importe. Le crime est déjà commis. Le procès qui termine par la condamnation à mort, confirme et approuve à postériori le carnage commis quelques jours auparavant.

Rabbia, le chef de la tribu des Aoufias, même décapité, ne dort pas en paix, lui qui, tout le long du parcours qui le mène vers le lieu du supplice, ne cessa de réciter la chahada (Je témoigne qu’il n’y a d’autre Dieu qu’Allah et je témoigne que Mohammed est l’envoyé d’Allah) jusqu’au moment fatal. Sur les lieux un personnage, flanqué d’un assistant, attend le cortège funèbre, traînant les deux condamnés sur un chemin du calvaire. 

C’est un docteur qui répond du nom de Bonnefond qui se prépare à une funeste expérience sur l’une des deux têtes des suppliciés, autorisé, bien sûr, avec bienveillance par les autorités militaires françaises parmi eux Trézel qui, trois ans plus tard sera humilié par l’Emir Abdelkdaer lors de la mémorable bataille du Mactaä, dans la région de Mostaganem. Le docteur en question désirait vérifier la théorie d’un médecin américain selon laquelle une tête séparée du troc garderait un semblant de vie durant quelques courts instants. C’est l’historien Moulay Belhamissi qui rapporte la manière - racontée par le docteur lui-même, dont s’est déroulée la démonstration macabre dans un laboratoire à ciel ouvert.

(1)    Dans les 1930 et 1940, Mohamed Bensalem, qui opposa des années durant sa plume au régime des Territoires du Sud, qualifia les chefs ‘indigènes » de service (caïd, agha et Bachagha) de « Tyranneaux en burnous rouge ». Bensalem a survécu à trois attentats fomentés contre lui par la féodalité algérienne complice des officiers français dans les Territoires du Sud. (Voir pour plus de détails Mohamed Bensalem Laghouati - La plume contre le sabre - de Amar Belkhodja - Ed. Lazhari Labter - Alger - 2008). Note de l’auteur).

« Le jour J, dit-il, je pris en conséquence les mesures nécessaires pour rendre l’expérience aussi concluante que possible. Je fis porter le matin même, avant le jour, une petite table très basse, dont se servent les Arabes et j’y placer un vase en bois, large et peu profond. Je le fis remplir de plâtre pulvérisé. M. de Fallois, muni d’un porte-voix et d’un stylet très acéré, s’y était rendu un quart d’heure avant l’arrivée des condamnés. Aussitôt la tête tranchée, un des valets la déposerait sur la poudre de plâtre afin d’arrêter autant que possible l’hémorragie.

Pour la première tête, M. de Fallois devait appeler le décapité par son nom, en appuyant le porte-voix sur l’oreille, pendant que je l’examinerai dans les yeux et sur les autres parties du visage. Or, il arriva que malgré les cris proférés, je ne remarquai pas le plus léger signe de vie. A peine quelques muscles se contractèrent sus l’influence des piqûres faites avec la pointe acérée du stylet. Nous changeâmes de rôle pour la seconde tête, mais sans résultat ». (1). (Cité par Moulay Belhamissi dans « Une tragédie aux portes d’Alger » - Etude non datée).

Le mépris des  deux condamnés à mort et à leur sépulture n’est pas entièrement clos. Quand les « experts » en sciences naturelles rangent leurs instruments et quittent un laboratoire improvisé dans une artère publique, déçus et ruminant, néanmoins,  un échec parce que des têtes « avaient  refusé de leur parler », c’est au tour des artistes-peintres, ou supposés tels, de les remplacer sur la scène, avec tout ce qu’elle conserve comme tableau macabre. C’est le cas de la dire.

C’est une artiste qui va prendre le relais des deux laborantins de Bab-Azzoun. Le docteur Bonnefont, maître des céans, accepte de lui « prêter » les têtes des deux martyrs de la tribu des Aoufias, assassinés injustement. Une artiste qui désirait se servir d’une tête comme « modèle » pour un tableau consacré au capitaine Yusuf, à l’époque où il décapitait à volonté les Algériens et portait au bout de son sabre la tête de l’un d’eux, un tableau qui « immortaliserait » l’un de ses tristes exploits. 

Somme toute, sabreurs, médecins et artistes se donnaient rendez-vous sur un sol où le meurtre collectif ou individuel étaient devenus des parties de plaisirs de tous les jours que seul le sadisme était capable de secréter et produire. Les deux têtes, cédées pour «  raison artistique », n’ont jamais été réclamées par le docteur Bonnefont. On ne sait plus où ces vestiges humains avaient-ils échoué : « Ainsi s’achève la tragédie commencée aux portes d’Alger. La cruauté, l’ignominie, l’humiliation et la barbarie, le mépris et l’irrespect des morts, restent plus forts que l’oubli ». (Moulay Belhamissi).

(1)     Les médecins, décidément, sont toujours de la partie. Ils réapparaissent de nouveau pendant la guerre d’Algérie (1954-62), postés comme des charognards au pied de la guillotine de Serkadji (Alger). Cette fois-ci, c’était pour « récupérer » les yeux sur les têtes des condamnés à mort et y prélever ensuite les cornées qu’on destinait aux greffes sur des « patients » européens. (Voir à ce sujet Baya Hocine - Au rendez-vous de tous les combats - de Amar Belkhodja - Ed. ENAG - Alger - 2014). Le prélèvement des yeux sur les décapités algériens eut lieu deux ou trois pendant les interminables aubes sanglantes de Serkadji. (Note de l’auteur).
 

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